Le papillon, la cloche et la poupée. : Résonances politiques d'une chanson populaire

Résumé : Les prunelles de Butterfly ne sont plus noires comme celles des femmes japonaises. Il semble qu'elle ait passé tant de jours à contempler la mer que ses prunelles en sont devenues bleues. Mishima Yukio, Chôchô, 1948 31 décembre 1957 : le clou d'un spectacle Lors du 8e grand concours de chanson annuel, qui se déroula sur la chaîne de télévision nationale NHK le 31 décembre 1957, la championne de l'équipe des filles fut Misora Hibari 美空ひばり. Elle interpréta ce soir-là « Nagasaki no Chôchô-san » 長崎の蝶々さん (Petit papillon de Nagasaki), une variation sur la figure de Madame Butterfly1. Les paroles étaient de Yoneyama Masao 米山正夫, la musique de Fukuda Masashi 福田正. La chanson de variété (l'enka), après avoir pris son essor dans la deuxième moitié de l'ère Meiji, était devenue — en particulier avec le développement de la radio dans les années 1920 — un art populaire majeur du Japon moderne2. A titre d'exemple, dans les années 1930, on comptait une moyenne d'au moins soixante nouveaux disques par an3. Une décrue s'était amorcée à partir de 1940 et, pour des raisons que chacun imagine, il ne fut édité que huit disques de chansons en 1945. Et pas n'importe lesquelles ! « Kakute shinpû wa fuku » かくて神風は吹く (Ainsi souffle le vent divin), « Raigeki-tai shutsudô no uta » 雷撃隊出動の歌 (Le chant des torpilleurs envoyés au front), « Otoko chiru nara » 男散るなら (Quand les hommes tombent), « Firippin-oki kessen no uta » フィリッピン沖決戦の歌 (Chant des combats décisifs au large des Philippines), « Taiwan-oki no gaika » 台湾沖の凱歌 (Chant de triomphe au large de Taiwan), « Shinpû tokubetsu kôgeki-tai no uta » 神風特別攻撃隊の歌 (Chant des bataillons d'attaque exceptionnels du Vent divin), « Hisshô-ka » 必勝歌 (Chant de l'inévitable victoire). Tous datent des premiers mois de cette terrible année, et de mars à décembre, aucun nouveau disque de chanson ne fut édité au Japon. Il fallut attendre janvier 1946 pour que la chanson de variété retrouve droit de cité. La firme Columbia produisit alors un 78 tours (SP) intitulé « Ringo no uta » リンゴの歌 (Le chant des pommes), avec des paroles de Satô Hachirô サトウ・ハチロウ sur une musique de Majome Tadashi 万城目正. Interprétée par Namiki Michiko 並木路子, elle connut un immense succès et reste définitivement attachée à l'image de la renaissance du pays après la fin de la guerre. C'était en réalité la chanson phare du premier film produit dans le Japon occupé, avec l'aval des autorités américaines, Soyokaze そよ風 (Vent tiède), qui sortit dès octobre 1945, seulement deux mois après la capitulation. A travers l'image de la pomme rouge, appétissante, « à croquer », à laquelle est comparée une charmante jeune fille, « Ringo no uta » proposait aux spectateurs du film, puis aux auditeurs enthousiastes, une sorte d'hymne à la vie : 歌いましょうかリンゴの歌を Le chanterons-nous, le chant des pommes ? 二人で歌えばなおたのし C'est encore mieux de le chanter à deux みんなで歌えばなおなおうれし Et encore bien mieux de le chanter tous ensemble ! Les trois autres titres parus en janvier montrent à eux seuls que l'armée d'occupation était bel et bien arrivée avec sa musique dans les fourgons : « Ai no suingu » 愛のスイング (Swing de l'amour), « Nyû Tôkyô songu » ニュートーキョーソング (New Tôkyô song) et « Jîpu hashiru » ジープは走る (Roulent les jeeps). Dès lors la chanson retrouva rapidement et massivement le cours de son immense popularité. Mais revenons à ce grand concours télévisé, le « Enu Etchi Kê kôhaku utaawase gassen » NHK 紅白歌合戦, soit, mot-à-mot, « Concours de chanson NHK entre les Blancs et les Rouges »)1. Le rituel en avait été instauré à la radio en 1951, puis poursuivi à la télévision dès ses débuts au Japon en 19532, et il a perduré sans interruption jusqu'à aujourd'hui, formant avec la « première visite au sanctuaire ou au temple » un des deux piliers essentiels des rituels de changement d'année du Japon contemporain. Les taux d'audience de l'émission, qui avoisinent encore les 40 à 50 %, atteignaient de 70 à 80% jusqu'au milieu des années 19803 quand s'amorça une légère décrue. En 1957, le concours opposait ainsi deux équipes, les filles en rouge, les garçons en blanc, composée chacune de vingt-cinq interprètes. Le modèle mythique de cet affrontement (gassen 合戦) est bien sûr l'opposition des Taira 平 et des Minamoto 源 dans le Heike monogatari 平家物語, inlassablement déclinée au fil des siècles sur un mode ludique. Bien qu'il soit difficile de comprendre précisément la procédure exacte de sélection des « équipiers » de chaque camp, effectuée par une commission ad hoc, il est vraisemblable qu'elle s'effectue sur la base d'une sorte de compromis entre des critères strictement liés au succès commercial et d'autres plus subjectifs, « politiques » au sens large, liés à la stature et à l'aura des artistes. Ce qui est certain en tout cas, c'est que les chanteurs, intervenant à tour de rôle, étaient classés en fonction d'une hiérarchie très précise et, en particulier, que celui qui avait l'honneur d'intervenir en dernier pour son camp bénéficiait d'une sorte de titre officieux de « N° 1 de la chanson au Japon pour l'année écoulée ». Dans sa catégorie … sexuelle, du moins ! La valorisation liée à l'ordre de passage vient entre autres du monde des yose, les théâtres où se produisent les conteurs populaires. Ces derniers y interviennent les uns après les autres, en fonction de leur célébrité, le spectacle se terminant par l'entrée en scène du tori 取り, le meilleur, en quelque sorte le « clou » du spectacle1. Hibari : une chanteuse nationale
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Cipango - Cahiers d’études japonaises, Presses de l'Inalco, 2004
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Emmanuel Lozerand. Le papillon, la cloche et la poupée. : Résonances politiques d'une chanson populaire. Cipango - Cahiers d’études japonaises, Presses de l'Inalco, 2004. 〈hal-01297519〉

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